En 2005, Thomas Friedman publiait The World is Flat. Sa thèse, devenue la bible des écoles de commerce, postulait que la technologie et le libre-échange avaient aboli les distances. La promesse était séduisante : un commerce doux, pacificateur, où un iPhone pouvait traverser 40 frontières sans friction. Pendant quinze ans, nous avons construit nos Supply Chains sur ce dogme. Nous avons fragmenté la production à l’extrême, cherchant le centime d’euro d’économie à l’autre bout du monde, convaincus que l’interdépendance économique rendait la guerre impossible.
Vingt ans plus tard, le réveil est brutal. La Terre n’est plus plate ; elle est fracturée. De l’Ukraine à Taiwan, en passant par la Mer Rouge, la Supply Chain a cessé d’être un « tuyau » neutre pour devenir le levier principal de la puissance des États.
- Du « Juste-à-Temps » au « Juste-au-Cas-Où » : Le retour de l’inflation structurelle
L’ère de la Terre Plate était celle de l’efficience déflationniste. Les stocks étaient l’ennemi. Aujourd’hui, dans un monde fragmenté, le stock change de nature : il devient une réserve stratégique de souveraineté.
Nous basculons du Just-in-Time (efficience) au Just-in-Case (résilience).
- La fin de l’argent gratuit : Ce pivot a un coût massif. Financer des stocks de sécurité avec des taux d’intérêt élevés pèse lourdement sur le BFR (Besoin en Fonds de Roulement).
- L’arbitrage impossible : Le directeur Supply Chain doit désormais expliquer à ses actionnaires que la performance ne se mesure plus seulement au coût unitaire, mais à la continuité d’activité. Le « gras » dans la chaîne n’est plus du gaspillage, c’est une prime d’assurance contre l’effondrement.
- La tectonique des plaques : Decoupling, De-risking et « China + 1 »
Si la géographie revient, elle s’accompagne d’une idéologie. La question du sourcing n’est plus « Où est-ce le moins cher ? », mais « Où est-ce politiquement sûr ? ».
C’est l’émergence du modèle « China + 1 ». Pour éviter le risque de découplage brutal (Decoupling) avec la Chine, les entreprises dupliquent leurs capacités au Vietnam, en Inde ou au Mexique (Nearshoring) pour sécuriser l’export. Cela crée une Supply Chain à deux vitesses : redondante, plus complexe, et structurellement plus chère. Le réseau logistique se calque désormais sur la carte des alliances militaires.
- La Géographie de la Peur : La guerre des « Choke Points »
La Supply Chain mondiale repose sur une fragilité physique extrême : 90% du commerce mondial passe par la mer, et ce flux doit traverser une poignée de goulots d’étranglement, les « Choke Points ».
- Le Canal de Suez & Bab-el-Mandeb : Les attaques Houthis ont prouvé qu’un groupe armé non-étatique pouvait, avec des drones à bas coût, forcer les géants du fret à contourner l’Afrique (+10 jours de mer).
- Le Détroit de Malacca : C’est la jugulaire de l’Asie (40% du commerce mondial). Tout blocus ici asphyxie la Chine et le Japon.
- Le Canal de Panama : Ici, l’ennemi n’est pas militaire mais climatique. La sécheresse réduit le tirant d’eau, ralentissant les flux transatlantiques.
Le Supply Chain Manager doit réapprendre à lire une carte marine. Une route n’est plus évaluée seulement en milles nautiques, mais en « indice de risque ». La distance la plus courte n’est plus la ligne droite, c’est la ligne sûre.
- La « Lawfare » : Quand la régulation devient une arme logistique
La guerre ne se fait plus seulement avec des missiles, mais avec des normes. C’est la « Lawfare » (guerre juridique). La Supply Chain est devenue le terrain d’application de ces nouvelles barrières non-tarifaires.
- Le devoir de vigilance (CSDDD en Europe) : Il oblige les donneurs d’ordre à auditer toute leur chaîne de valeur.
- L’arme des sanctions (UFLPA aux USA) : Le Uyghur Forced Labor Prevention Act renverse la charge de la preuve. C’est à l’importateur de prouver que son coton n’a pas été récolté par du travail forcé. La traçabilité n’est plus un enjeu de qualité, c’est un permis d’opérer.
- Le piège de la « Double Transition » (Verte et Numérique)
L’ironie cruelle de notre époque est que la transition écologique crée de nouvelles dépendances géopolitiques. Nous sortons de la dépendance aux énergies fossiles pour entrer dans la dépendance aux métaux critiques.
- Le paradoxe vert : Une voiture électrique demande 6 fois plus de minerais rares qu’une thermique. Or, le raffinage du lithium ou du cobalt est ultra-concentré géographiquement.
- La guerre des puces : Les semi-conducteurs sont le pétrole du XXIe siècle. La concentration de la production à Taiwan (TSMC) crée un « goulot d’étranglement technologique » mondial.
Conclusion : Le Supply Chain Manager, nouvel officier de renseignement
Dans ce monde hérissé de dangers, le profil du Supply Chain Manager mute radicalement. L’expert en optimisation linéaire laisse place au stratège asymétrique.
Son nouveau tableau de bord intègre la finance, la cartographie des risques profonds (rangs 2 et 3) et l’intelligence économique. La « Terre Plate » était une anomalie historique. Nous sommes revenus à la normale : un monde où le commerce est la continuation de la politique par d’autres moyens. Et dans ce monde, la Supply Chain est en première ligne.
